Entretien

Les Océanographes

Mélanie Jouen – Pour le Festival d’Automne 2018, vous prolongiez la série commune de films que vous menez depuis 2015 sur les rites de notre société avec le spectacle Rituel 4 : Le Grand Débat. Cette année-là, Émilie Rousset, vous présentiez également votre pièce Rencontre avec Pierre Pica puis l’année suivante Reconstitution : Le procès de Bobigny. Les Océanographes, votre nouvelle création commune aborde le discours scientifique à travers le portrait d’Anita Conti et le travail d’océanographes d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous a mené à ce sujet ?
Louise Hémon –
En 2016, pour notre film Rituel 3 : Le Baptême de mer, nous nous intéressions notamment au rituel du « passage de la ligne ». Traditionnellement, en arrivant sur la ligne de l’équateur ou du cercle polaire, les marins arrêtent le bateau pour procéder au « baptême de Neptune », une fête exutoire codifiée et carnavalesque. En faisant des recherches dans les archives de la Cinémathèque de Bretagne, on découvre Racleurs d’océans, un documentaire de 1952 signé Anita Conti, composé d’une suite de rushes de pellicule 16 mm muets, mis rapidement bout à bout. Il s’agissait de présenter, lors de conférences, une campagne de pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve. La réalisatrice n’a jamais eu le temps de travailler le montage, de le penser comme une écriture. Pourtant le film dégage une force qui nous éblouit.
Émilie Rousset – Ce film montre des images de marins déguisés en dieu Neptune et en pingouins, mais c’est surtout un film qui montre les gestes précis et répétés des travailleurs de la mer, les tonnes de poissons qui se déversent sur le pont. La houle incessante donne aux prises de vues une cadence hypnotisante. Nous avons voulu en savoir plus ! À travers la lecture du journal de bord d’Anita Conti intitulé, comme le film, Racleurs d’océans, nous avons découvert celle qui est derrière la caméra. La première femme océanographe française qui, depuis le port de Fécamp, embarque à bord du chalutier Bois Rosé, seule avec sa caméra et soixante hommes pendant six mois… Elle est la première à documenter la réalité du grand métier. Elle partage la dure vie des marins sur le bateau-usine, « dans la morue, jusqu’aux cuisses » dit-elle.
L. H. – La traversée dure 180 jours et elle en rapporte des images uniques, étant la seule prête à partir aussi longtemps, dans des conditions aussi extrêmes. Le regard d’Anita empreint de tendresse pour les travailleurs de la mer capte la brutalité de la tuerie et témoigne de la destruction massive des bêtes marines.
E. R. – Nous découvrons une personnalité de scientifique hors norme qui vit sa vie en poète, dans les embruns, la graisse de câbles et la tripe de poissons. Anita Conti partage ses visions à la fois sublimes et grotesques de la condition humaine, du travail féroce de la pêche en haute mer et de ces travailleurs en proie à l’immensité liquide. Nous aimons ce récit à visée scientifique et ethnographique qui se fait déborder par un esprit exalté et un humour à toutes épreuves. Elle avait pressenti la nécessité du développement durable et de la protection des océans.
L. H. – Comme tant de femmes pionnières, son travail demeure trop méconnu. Elle a écrit, photographié, filmé, elle a été une des premières à tester le bathyscaphe avec Jean Painlevé, elle a conçu des projets de chalutier plus écologique avec le commandant Cousteau. Son livre Racleurs d’océans a été un best-seller dans les années 50 ! Mais elle est tombée dans l’oubli. Heureusement, son fils Laurent Girault-Conti a énormément œuvré pour faire perdurer sa mémoire.

Vous avez également rencontré deux océanographes d’aujourd’hui. Comment mettez-vous en rapport leur travail avec celui d’Anita Conti ?
E. R. – La modernité du combat d’Anita Conti et la beauté trouble de ses prises de vues nous ont menées jusqu’aux images actuelles de l’intelligence artificielle développées dans les laboratoires de l’Ifremer de Lorient. Nous y avons rencontré Julien Simon et son projet surréaliste baptisé « Game of Trawls » (trawls signifiant chalut en anglais). Il développe un logiciel de « reconnaissance faciale » des poissons qui permettra à un robot d’identifier en temps réel les espèces prises dans le filet. Ce projet permettra une plus grande sélectivité de cette pêche en relâchant les prises non ciblées.
L.H. – Nous avons aussi rencontré Dominique Pelletier qui a mis en œuvre un dispositif d’imagerie sous-marine sans plongeur pour l’observation des communautés de poissons dans les habitats côtiers. Elle travaille à la préservation de la biodiversité. Nous sommes captivées par ce que les images peuvent produire comme pensée scientifique nouvelle, et par ce qu’elles transmettent à nos imaginaires, de Neptune aux robots.

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