les petites filles modernes (titre provisoire)

Joël Pommerat

Festival d'Automne à Paris


festival-automne.com


entretien et écriture

texte de présentation de l’œuvre pour la brochure et entretien avec l’artiste pour le dossier de presse

Mélanie Jouen – Si le conte a toute sa place dans votre travail destiné aux jeunes gens – à travers vos versions du Petit Chaperon rouge, de Pinocchio ou de Cendrillon –, vous écrivez pour la première fois un spectacle qui ne s’appuie pas sur une œuvre antérieure. Quel a été votre chemin d’écriture vers ce « conte fantastique » ?

Joël Pommerat – Ce n’est pas totalement juste de dire que ce spectacle ne s’appuie sur aucune œuvre antérieure. Il est plein d’autres récits, d’influences diverses, la différence c’est qu’il n’y a pas ce dialogue explicite avec des figures identifiées telles « Pinocchio », « Cendrillon ». D’une autre façon il convoque des éléments de l’imaginaire commun, mais ça n’est pas dit ou affiché. Ces éléments fabriquent une histoire inédite, mais cette histoire est animée de « matériaux », d’ « objets » imaginaires, qui ont un passé et eux-mêmes une « histoire ». Ces matériaux je les ai identifiés pour certains, pour d’autres cela se passe de manière plus « inconsciente » et c’est bien comme ça.

La narration a une place importante dans votre écriture mais dans cette pièce, il est aussi question des histoires que l’on se raconte. Qu’interrogez-vous au sujet de l’histoire ? Et que questionnez-vous concernant le fait de « raconter » ?

Toute production artistique il me semble tend vers le « récit » de quelque chose, même les œuvres les plus « abstraites ». Mais j’aime cette entrée classique, par la narration et « l’histoire », une narration descriptive, vraiment ou faussement objective et plus littéraire que théâtrale en somme. D’où mon intérêt pour le conte. Paradoxalement aucune histoire que je mets en scène n’est vraiment intéressante pour elle-même, ce sont les idées que ces histoires véhiculent ou explorent qui le sont. Les idées et les corps, les présences. Et c’est la manière d’organiser ces matériaux, idées, présences, qui constitue le véritable travail d’écriture. Il y a un jeu qui s’opère entre la trame narrative très explicite, très visible, et un autre espace en creux, « sous-terrain » où des idées, des forces se confrontent, agissent et interagissent entre elles. Pour ce qui est de ces « histoires qu’on se raconte dans mes histoires », cela se rapporte sans doute à la question de l’interprétation du monde. À cette nécessité propre à notre espèce de produire du sens, des significations, des explications. Ce besoin est développé dès l’enfance, et peut prendre des formes détournées, voire inconscientes. Je crois que c’est ce qui se passe dans ce spectacle avec ces personnages qui cherchent un sens à ce qu’elles vivent.

Cette création prolonge l’exploration du thème de l’enfance menée avec Contes et légendes, d’où émergeaient des figures masculines. Est-ce un choix initial de mettre au travail des personnages de jeunes filles ?

Je ne crois pas non, j’avais plutôt envie de continuer à parcourir cet univers de l’enfance, en prolongement de mon spectacle précédent. Avec la troupe de Contes et Légendes on avait évoqué à plusieurs reprises presque sérieusement l’envie de travailler sur une suite, un 2, creuser encore. Nous avions un énorme réservoir d’histoires, de fragments. Donner vie à de très jeunes personnages, garçons ou filles, les incarner sur un plateau de théâtre c’est particulièrement émouvant, il y a comme un effet de double création, fiction et réalité. Avec des interprètes adultes on a le sentiment d’aller chercher des « parts de soi » errantes ou enfouies, de convoquer des fantômes de nous-mêmes, un « présent du passé ». Il est d’ailleurs impossible d’imaginer ce travail sans une très grande complicité avec les interprètes, là en l’occurrence avec Marie Malaquias et Coraline Kerléo, c’est vraiment un partage d’imaginaire essentiel. Au cours des répétitions de Contes et Légendes, le sujet de l’identité masculine avait pris une place importante il y avait comme une évidence à creuser cette notion de fabrication du genre au moment de l’adolescence, tout cela à côté d’êtres artificiels « construits » ou en « construction » eux aussi : des robots. Ici il en a été autrement, c’est l’histoire qui s’est inventée qui en a décidé.

extrait – entretien mené pour le Festival d’Automne à Paris 2025

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