Ses doigts tenaient l’anse depuis un long moment. Quelques minutes sans doute. Pas tant que ça en réalité, mais pour des doigts posés sur une anse, quelques minutes, c’est un long moment.
Sur le tabouret haut revêtu d’une assise ronde dont le skaï déchiré laissait supposer les années, son dos ne s’avachissait pas, il restait droit, bien campé sur un bassin étroit. Ses orteils touchaient la barre métallique qui ceinturait les quatre pieds du tabouret. Son coude droit soutenait sa mâchoire fermée depuis tout ce temps et s’appuyait sur le comptoir en bois. Ses iris, d’un brun tacheté de bronze, voletaient d’un bord à l’autre de ses yeux et contredisaient son immobilité.
C’était un jour de marché. De l’angle où je me tenais, je voyais, à travers les vitres, la place aussi agitée que le troquet. En terrasse, on commandait une mousse légère ; à l’intérieur, un café serré. Il était encore tôt. Deux enfants couraient entre les tables après le chat aux yeux vairons et leurs cris passaient devant le tintement des verres, le cliquetis des cuillères, les éclats de voix un peu dispersés ce matin-là, des voix dont je connaissais bien les timbres, les rythmes et les souffles. Je les connaissais toutes, sauf une.
Je l’examinais encore. Ses cheveux châtains, tirés en un fin chignon au sommet du crâne, accentuaient sa verticalité. Ils lui donnaient un air sévère qu’on disait martial, mais on en disait beaucoup sur sa personne, dans le village.
Ses doigts se resserrèrent sur l’anse pour soulever la tasse blanche au liseré doré et porter le café à ses lèvres. Sa main large à la paume accidentée se détachait de son poignet fin. La tasse était une miniature dans le gouffre formé par ses doigts. Le café ne fumait plus. Inévitablement, il était froid.
Le liseré doré effleura sa lèvre inférieure qui tressaillit.
extrait d’un texte écrit pour les feuilles – revue suspensive 3, co-élaborée avec l’artiste Chloé Moglia
la revue sur le site de la compagnie Rhizome, à commander sur lespressesdureel.com
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