mes écrits

entre elles

il n’y a pas d’eau du tout. il a plu pourtant. mais il n’y a plus d’eau dans le puits. sec qu’il est, sec. comme le corps de pierre. sec qu’il est.

-qu’est-ce que tu fous à te plaindre encore, qu’elle lui dit. j’me plains moi ? va voir chez alfred s’il a de l’eau lui. pas pour se laver hein, pour la soupe !

et pierre y va chez alfred, à la mennais. avec sa hanche gauche qui bloque son pas et son corps qui bascule à droite comme une porte qui clanche, comme si le poids du labeur le faisait choir.

elle se plaint pas, elle, elle souffle.

et dans son souffle, il y a tout le champ et toute la maison qui partent en fumée, en une grande fouée.

serait-elle pas mieux ailleurs ? peut-être. elle n’a jamais pensé à ça.

elle pèle et coupe. pèle et coupe. patates, carottes, chou vert. pelés, coupés. pelures écartées. bon pour les poules. et puis avec ses gestes maintes fois faits et refaits, comme elle ôte la peau et caresse la chair, elle chante. elle aime chanter. quand elle est toute seule ou à la fête aussi. aux foins, aux boudins. aux mariages elle chante. mais quand elle chante, il gueule.

-il a pas d’eau qu’il me dit alfred. il a pas d’eau non plus. on fait quoi nous ? pas d’eau, pas d’soupe, qu’il dit pierre.

-y’a de la saucisse. je vais la mettre dans le plat avec les patates, les carottes, le chou.

-vas-y fais donc, moi je vais me siester.

sa petite main aux doigts fins empoigne quatre saucisses. les prend, les pique, les retourne, les repique, les pose dans le plat, les enguirlande des légumes pelés coupés. son corps comme un épi de blé sec, un brin de foin qui feule, met le tout sur le foyer de la cheminée.

-on a pas la soupe mais on a la saucisse. qu’elle se dit tout haut.

elle souffle et parce qu’elle souffle elle entend pas les voix de thérèse et angèle. qu’y s’en reviennent à pieds de l’école. une heure matin une heure soir que ça leur prend. et elles chantent encore au bout du chemin qui monte à la ferme. y’a deux ans qu’angèle la petite va à l’école. ça de moins dans les pattes, déjà que le bonhomme flanche.

 

[…]